Et au milieu coule une rivière

Publié le par Sylvie

Shikoku: Yawatahama -  Wakayama… 23/09 – 28/09

 

La traversée est courte, 2h seulement. Un petit garçon qui nous a vu sur nos vélos à l’embarquement entraîne sa mère vers nous. Elle nous aborde timidement puis nous nous rendons compte qu’elle parle couramment anglais. Les Japonais sous-estiment souvent leur niveau d’anglais, ils n’osent pas parler de peur de faire des fautes. Fréquemment, quand nous posons une question dans un magasin, les gens nous répondent en écrivant sur un petit papier. La conversation devient un échange muet: nous écrivons sur le morceau de papier et le poussons vers eux pour obtenir une réponse! Shikoku s’annonce tout autant vallonnée que Kyushu, les montagnes tombent à pic dans la mer. A peine débarqués, nous nous éloignons de la côte. De temps en temps, la route revient frôler la côte et nous apercevons un petit village de pêcheurs blotti en contrebas. A Uwojima, nous pensons camper dans le parc de la ville comme Will et Chrissy ont fait mais impossible de le trouver. Une pluie fine se met à tomber, des nuages sombres s´amoncellent sur les montagnes autour. Il est 17h, la nuit commence à tomber. Nous décidons de tenter notre chance à une auberge de jeunesse indiquée sur la carte. La tache verte sur la carte doit être une pelouse, on devrait pouvoir camper. Nous nous perdons dans les petites ruelles puis la route grimpe raide, une petite voie étroite dans la forêt. Les gens qui habitent ici sont au calme, petits jardins et maisons nichées au milieu de hauts arbres s´élançant vers le ciel. L´auberge est au sommet de la côte. Nous patientons une demi-heure, le gérant vient juste de partir apparemment. Il y a effectivement une grande pelouse devant la maison. L’atmosphère est étrange. L’auberge est vide et pourtant des lumières sont allumées. La nuit est tombée, la forêt craque autour de nous, un animal qui ressemble à un renard traverse rapidement la route et s’enfonce entre les arbres. Un vieux couple qui se promène avec une lampe de poche nous tient compagnie un moment puis nous propose de venir chez eux. Juste comme nous commençons à redescendre la côte, le gérant revient. L’auberge est en fait fermée pour rénovation mais il nous autorise à camper et, pour un euro, nous pouvons prendre une douche chaude. L´homme est un peu bizarre, il nous donne des mandarines mais dîne tout seul à l’intérieur et nous laisse manger dehors sur la terrasse! Pas grave, nous sommes à l’abri de la pluie et nous avons un endroit où dormir.

Nous sommes réveillés à l’aube par de la musique et des paroles cadencées. Une heure plus tard, alors que nous plions bagage, de vieux Japonais passent en bavardant sur le chemin. Ils viennent de finir leur séance de tai-chi matinale dans un jardin à côté. Après avoir pédalé jusqu’en haut d’une côte et redescendu dans un tunnel, nous débouchons dans une vallée cultivée. Nous sommes toujours surpris de passer sans transition d’une route qui serpente à flanc de montagne à une large vallée habitée quadrillée de rizières, comme un patchwork de rectangles verts. La journée ressemble à un jour de repos. La route longe la rivière Shimanto, un large ruban argenté qui s’étire entre les montagnes vertes. Tous les 20 km, une Michinoeki (aire de repos) nous tente avec restaurant et glaces mais nous résistons. Drôle de système, il faut acheter un petit coupon à une machine puis le présenter au comptoir juste à côté pour obtenir sa glace. Ce soir-là, nous campons dans une de ces aires de repos. Alors que nous recherchons un ‘meilleur’ emplacement, nous tombons sur une aire de repos qui offre des douches chaudes gratuites! Ils refusent que nous campions alors nous rebroussons chemin jusqu’à la station précédente et trouvons un petit carré d’herbe pour la tente avec table et bancs juste à côté. Qu’est-ce que c´est bien le Japon…

Nous rattrapons la côte sud après encore quelques tunnels. Nous avons toujours un petit espoir quand nous empruntons une route qui longe la côte… Peut-être que ce sera plat? Vain espoir, c’est le Japon! L’après-midi nous longeons une péninsule, de vraies montagnes russes. Il fait chaud et humide, Sylvie a un gros coup de barre. Ben l’encourage, lui se sent comme un poisson dans l’eau par grosse chaleur! La route est difficile mais nous sommes récompensés par de superbes vues sur l’Océan Pacifique, mer bleu profond striée de vaguelettes. Nous campons dans le parc de Kochi, à côté d´un cimetière et à une centaine de mètres d’un campement de SDF. Des Japonais passent sur le sentier à côté, leur chien en laisse. Personne ne semble choqué de nous voir planter notre tente dans le parc municipal. Un peu plus tard, un motard arrive, plante sa tente et part dîner en ville en laissant toutes ses affaires. Ce pays est incroyable! Encouragés, nous improvisons une douche avec les bâches tendues entre les arbres… Nous cuisinons à la lumière d’un réverbère et Sylvie fait cuire les marrons qu’un Japonais nous a donné la veille... ‘Sûr, Ben, tu ne veux pas goûter?’

Nous quittons Kochi tard dans la matinée après avoir trouvé un internet gratuit (ici c’est exorbitant, 3 euros de l’heure!) et des spaghettis à un prix abordable. On devrait cuisiner avec des ingrédients locaux mais nous ne sommes pas encore experts en cuisson d’algues et champignons gélatineux. Quant au riz, pas facile en camping, il faut bien 20 min alors que les spaghettis prennent 7 min. Nous grimpons dans les montagnes, vers le centre de l’île et nous nous posons à une Michinoeki. Il y a bien un camping mais il faut faire un détour de 5 km avec encore des pentes raides. Nous n’avons pas le courage d’autant plus que la nuit commence à tomber. Nous nous partageons une glace, la première du Japon (à 2 euros la glace, pas tous les jours!) et demandons à la vendeuse où nous pouvons camper. Là, à côté des tables, sur le trottoir! Nous ne nous étonnons plus de rien et déballons nos affaires. Les gens passent bien la nuit dans leur voiture sur le parking… Quand même, camper sur une aire d´autoroute en France serait impensable, ne serait-ce que pour des raisons de sécurité. Ben est en train de prendre sa douche dans les toilettes pour handicapés (il y a plus de place!) quand Sylvie frappe à la porte: ‘Ben, comment va-t-on au camping?’. Un couple australien vient d´arriver, un peu affolé: ‘On n´a pas osé camper dans le parc de Kochi avec le cimetière et les SDF, vous savez s’il y a un camping dans le coin?’. Nous cachons notre fierté, cimetière et SDF? Même pas peur! Ils sont tellement soulagés quand Ben leur indique le camping qu’ils nous offrent deux bières et de l’anti-moustique! La bière ne fait pas partie des produits de première nécessité donc nous en achetons rarement. S’il y avait de la Guinness, on pourrait prétendre que ça constitue un repas. Un peu plus tard, un pèlerin sur un scooter s’arrête pour une pause. Il nous offre des chips, nous, notre bière fraîchement acquise, mais il refuse, pas au volant! Nous lui offrons notre briquet pour ses cigarettes. En retour, il nous donne une petite figurine religieuse. Cette fois, nous sommes à court de cadeaux. L’île de Shikoku est célèbre pour ses 88 temples et beaucoup de gens viennent faire le tour en pèlerinage. Les puristes le font à pied, sac sur le dos et bâton de marche à la main. Nous souffrons pour eux, marcher dans cette chaleur humide. Les moins courageux font le pèlerinage en voiture, à moto ou en scooter. Notre compagnon nous montre sa carte, il ne lui reste que quelques temples à voir. Bien qu´il fasse nuit noire, il repart, il veut faire les derniers 200 km cette nuit et prendre le ferry pour rentrer chez lui demain!

Le lendemain, une route tortueuse et escarpée nous mène aux gorges d’Oboke et Koboke. Plusieurs écoles semblent fêter quelque chose, peut-être la reprise des hostilités (le Japon termine une semaine de vacances). Les parents sont assis par terre dans la cour, à l’abri du soleil sous un auvent et les profs sont de l’autre côté. Au centre, les élèves font des démonstrations de gymnastique ou reçoivent des médailles. Nous assistons à une partie de Quidditch, le jeu de balle de Harry Potter, plutôt surréaliste dans les montagnes japonaises… Les falaises tombent à pic dans la rivière, un paysage dramatique comme disent les Anglais. Nous voyons le fameux pont de liane, le diamètre des cordes tressées est plus gros que la cuisse d’un homme, impressionnant. Nous l’admirons de loin, c’est 3 euros pour traverser le pont! Les gorges sont une région touristique, restos trop chers pour nous. Bien que ce soit dimanche, nous trouvons un petit magasin ouvert dans un minuscule village et festoyons de pain brioché et vache-qui-rit. Si on nous avait dit qu’un jour on se délecterait de vache-qui-rit! Une pluie fine se met à tomber, nous quittons les cageots qui nous servaient de sièges et nous réfugions dans un garage. Nous repartons après avoir enfilé pantalon et veste de pluie. Une demi-heure après, le crachin s’arrête, le soleil apparait, il fait trop chaud avec toutes ces couches de vêtements. La vapeur d’eau monte des gorges, la brume dessine des formes étranges au-dessus de la rivière créant une atmosphère mystérieuse qui sied bien aux falaises sombres et abruptes. Nous quittons les gorges et descendons à toute allure sur une autre rivière. La carte indique un onsen (bains chauds) avec camping. La marchande de beignets à qui nous demandons notre chemin ne sait pas (ou plutôt, elle craint de mal nous orienter). Elle nous envoie chez sa voisine la fleuriste. Elle est catégorique, impossible de camper à côté de l’onsen! Elle envoie sa vendeuse vérifier un autre camping mais il n’est ouvert qu’en été. Il fait maintenant nuit noire. Nos rêves de bain chaud qui nous ont motivés tout l’après-midi se sont évaporés. Et nous ne savons même pas où dormir! Pour finir, la marchande de beignets nous propose le petit carré d’herbe à côté de son échoppe. C’est parfait! Nous ayant vu désemparés, elle nous offre deux gros beignets fourrés à la pâte de haricots rouges sucrée, la douceur favorite des Japonais (mais pas de Ben!). Nous la remercions en lui achetant une douzaine de boulettes frites aux calamars. La fleuriste, pour ne pas être en reste, nous invite à utiliser ses toilettes. Luxueux toilettes dans une cabane en bois avec l’habituel tableau de bord... Reste la douche. ‘Fais-moi confiance’ dit Ben à Sylvie d’un air mystérieux. Tout le monde rentre chez soi et nous dînons d´un énième plat de spaghettis. Puis Ben entraîne Sylvie dans le jardin de la fleuriste. Il a repéré un jet d’eau avec une énorme pomme d´arrosage, comme une douche. Sylvie étouffe un fou rire pendant que Ben sautille dans le noir entre les pots de fleurs et hurle en silence à chaque fois que le jet d’eau glacé vient le frapper… qu’est-ce que c’est douillet un homme!

Le lendemain matin, la fleuriste nous invite à prendre le café. Nous sommes frustrés. Nous voyons bien qu’elle aimerait en savoir plus sur notre voyage mais nous sommes limités avec notre petit guide de conversation. Elle nous souhaite bonne chance avec beaucoup de chaleur et nous la remercions: ‘Arigato gozaimas, merci beaucoup!’. C´est sûr, on prendra des cours de japonais avant de revenir. Nous arrivons en fin de matinée au port. Nous déjeunons rapidement, un grand bol de soupe aux nouilles et une glace au chocolat…aïe, aïe, aïe, ça y est, nous avons mis le doigt dans l’engrenage! Nous aidons les marins à amarrer nos vélos à fond de cale et montons sur le pont. Chaque ferry est agencé différemment, nous devons décider rapidement à chaque fois de la meilleure façon de caler les vélos. Ensuite nous nous affalons sur le tatami à l´étage… Wakayama n’est pas une ville touristique, il n’y a que des hôtels pour hommes d´affaires, trop chers. Un de ces hommes d´affaires nous indique, sur le ton de la confidence, les berges de la rivière et le parc du château. Nous commençons par acheter notre dîner dans un supermarché puis partons explorer le parc du château. C´est en plein centre ville mais il y a suffisamment d’arbres pour se cacher. Il fait même si chaud que nous pourrions dormir à la belle étoile. Ben part à la recherche d’un plan et laisse Sylvie sur un banc avec les vélos. Une jeune fille l’interpelle dans un très bon anglais: ‘Où comptes-tu dormir? Ici ce n´est pas confortable, il y a plein de fourmis!’. Sylvie retient un éclat de rire, si les fourmis sont le seul danger du parc… Ben revient et nous cherchons tous les trois des solutions. Puis Cheeean propose timidement: ‘Si vous voulez, vous pouvez dormir chez moi, c’est tout petit mais on doit pouvoir tenir’. Elle nous donne son numéro de portable puis saute dans le bus. Nous sommes indécis, le parc nous tente bien, c’est facile, il n’y a qu’à dérouler les matelas. D’un autre côté, nous vivons et voyageons pour les rencontres. Nous acceptons toujours les invitations et chaque rencontre reste un merveilleux souvenir. Nous secouons notre paresse et nous nous mettons en route. Il est 20h, il fait nuit noire mais les rues sont bien éclairées et nous mettons nos lampes. Pour tout indice, nous avons le numéro de Cheeean et nous savons qu’elle habite dans le quartier de l’université. Quelle n’est pas notre surprise quand nous la croisons quelques km plus loin, venant à notre rencontre sur son vélo! ‘J´ai eu peur que vous ne vous perdiez’ nous dit-elle! Nous sommes très touchés, heureusement que nous ne sommes pas restés dans le parc! Elle nous conduit chez elle, un minuscule studio d’étudiante. Nous casons nos vélos sur le balcon et empilons nos sacoches chez elle. ‘Je vous ai acheté des brioches, du chocolat et du jus de fruit, vous avez peut-être faim?’. Tant de gentillesse nous laisse cois. Maintenant que nous sommes dans une pièce éclairée, nous découvrons que notre protectrice est une toute jeune fille. Cheeean a 19 ans, elle est Malaysienne et fait des études de commerce. Elle voulait étudier à l’étranger pour ajouter une dimension de plus à ses études et s’est décidé pour le Japon. C’est une fille intelligente, elle parle plusieurs langues, s’essaie au français et rêve d’apprendre encore d’autres langues! Tant de maturité et de gentillesse nous surprend, elle est si jeune! Tard dans la soirée, nous faisons connaissance de Josh, un étudiant américain, ami de Cheeean. Ben part dormir chez lui, ce sera plus confortable.

Publié dans Japon

Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :

Commenter cet article