Descente dans la fournaise

Publié le par Sylvie

Simhana – Kashgar … 17/07 – 24/07

 

Nous réglons nos montres sur l’heure chinoise, +2h par rapport au Khirghistan. Au lieu de partir à 7h, on démarre à 9h, moralement c’est plus facile. La route serpente au milieu d’un paysage aride, des montagnes de roche rouge, un sol parsemé de rochers. D’énormes empreintes dans la poussière nous inquiètent un peu mais nous avons vite la réponse, ce sont des chameaux. Il doit donc y avoir quelques traces d’eau dans ce désert. Quelques dizaines de km plus loin, nous rencontrons Norman. Nous pensions connaître quelques bons cyclistes mais il bat tous les records. Il a quitté l’Allemagne il y a trois mois ! A ce niveau-là, c’est plus un défi sportif qu’un voyage. Nous déjeunons tous les cinq dans un petit village, mmm encore du laghman. Ça nous rappelle les premiers jours en Iran quand la nourriture ressemblait encore à ce qu’on mangeait en Turquie, comme si les frontières géographique et culinaire étaient décalées. Côté langue, le ouighour est une langue turcophone. Pour compter, c’est plus facile qu’en chinois mais ça ne marche qu’avec les Ouighours ! Les Chinois (Han) ne parlent pas ouighour et, même si le chinois est enseigné à l’école, pas mal de Ouighours ne le parlent pas. Après le check point, à la sortie du village, nous fonçons, il y a un deuxième col à passer avant la fin de la journée. Nous passons une petite oasis. De loin, les maisons en terre donnent l’impression d’être abandonnées mais de plus près, on remarque que des gens vivent ici. Des arbres apportent une fraicheur relative, on s’arrêterait bien pour une petite pause. La route monte entre les montagnes. A chaque tournant, c’est comme si on arrivait en haut mais nous découvrons un nouveau virage derrière la montagne. Jusqu’à il n’y a pas très longtemps, nous appréciions de savoir exactement la distance en montée, c’est plus facile de monter en se disant ‘plus que 5 km’. Mais après toutes les routes difficiles du Khirghistan, monter sur du bitume est un vrai plaisir et que la montée fasse 10 ou 20 km n’a plus vraiment d’importance. Ben s’amuse même à doubler un camion qui ahane dans la montée ! Au col, après 17 km de montée, nous décidons d’attendre Dan et Krista. C’est bizarre, nous les avons quitté il y a quatre heures, ils montent un peu plus vite que nous et ils ne nous ont toujours pas rattrapé. Ben redescend à pied mais quand au bout de trois quart d’heure, personne n’arrive, nous décidons de repartir et de tenter d’arriver à Wuqia avant la nuit. Il ne nous reste que 3h de jour et il y a encore 60 km, chouette, enfin un défi ! Nous arrivons à Wuqia (Wuchia) alors que la nuit tombe, après avoir couvert 140 km. C’est une ville bâtie sur le modèle chinois, grandes artères propres, larges trottoirs et immeubles carrelés. On est toujours ébahi par le sens esthétique chinois. Pratique aussi… quelle idée de carreler de blanc des immeubles dans une ville du désert ! A 10h du soir, nous arrivons à trouver quelqu’un dans la rue qui parle anglais et lui demandons un bon hôtel (binguan). On tombe sur le meilleur hôtel de la ville. Pour 13 euros, nous avons une magnifique chambre avec douche et eau chaude, c’est la fête ! D’ailleurs, nous fêtons nos 12.000km ce soir et notre record de temps de pédalage, 8h30 sur le vélo ! Mais avant même d’avoir pu dîner ou prendre une douche, la police débarque pour nous enregistrer. Très peu d’étrangers s’arrêtent ici, à part les cyclistes, tout le monde rejoint Kashgar d’une traite.

Le lendemain, après un petit déjeuner chinois (salade de nouilles, beignets fourrés à la viande et eau chaude), nous partons pour Kashgar. Cette plaque tournante de la route de la Soie est à moins de 100 km maintenant. Le paysage a complètement changé. Plus de montagnes, juste une grande plaine rocailleuse sans intérêt. Le vent de face s’est levé, le ciel prend une couleur jaunâtre, l’horizon se resserre, la visibilité se réduit et notre moral prend un coup. A quoi ça sert de pédaler si on ne voit pas le paysage ? Nous souffrons de la chaleur. En deux jours, nous sommes passés de la fraicheur agréable des montagnes à la fournaise du désert. Heureusement, les 60 derniers km sont en pente douce, on roule tellement bien qu’on ne s’arrête même pas pour déjeuner. Nous nous arrêtons dans une oasis et achetons des abricots à des enfants sur le bord de la route. Au péage, nous assistons encore à une scène surréelle. Un employé se jette sur nous : ‘Vous ne pouvez pas passer, il faut payer !’. C’est débile, tout le monde sait que les vélos passent sans payer. Mais il est catégorique. Seules les voitures peuvent passer. Il nous montre un trou dans la barrière, il faut suivre les tricycles et les scooters et contourner le péage ! Nous arrivons à Kashgar en milieu d’après-midi. Bien sûr, nous sommes un peu déçus. Quand on évoque Kashgar, on imagine des chameaux, de vieilles maisons en terre, des rues poussiéreuses, une foule agitée et bruyante… Kashgar est une ville très chinoise aujourd’hui. Ici aussi les immeubles carrelés ont poussé comme des champignons. Des balayeurs nettoient les larges avenues tous les matins et des nuées de scooters électriques ont remplacé les chameaux.

Nous retrouvons Dan et Krista deux jours plus tard. Nous commencions à nous inquiéter mais ils ont pris leur temps ! Ils ont croisé le camion à qui nous avions demandé de leurs nouvelles et ils ont ainsi su qu’ils ne nous rattraperaient pas le premier jour. Ils hésitent entre les routes nord et sud autour du Taklamakan et partir sur la Karakoram et le Pakistan. Le poste frontière avec le Pakistan est à Tashkorgan, 100 km avant la frontière. Il faut un visa pakistanais pour aller au-delà de Tashkorgan et on n’a pas le droit de pédaler, il faut faire la route en voiture. De 300 km, il ne nous reste plus que 200 km de faisable sur la Karakoram, c’est-à-dire 8 jours pour faire l’aller-retour sur Kashgar. Quand on rentrera, il nous restera encore 15 jours sur notre visa et le chef du PSB nous confirme qu’il faut venir deux ou trois jours avant la fin du visa. On peut le faire renouveler à Aksu, à 500 km de Kashgar mais ils ne donnent que 7 jours et on a besoin d’au moins deux semaines pour rejoindre Turpan. Quel casse-tête ! Si seulement on avait un visa de deux mois. Tant pis, au moins il n’y a plus d’hésitation, on se contentera de prendre la route nord. Au CITS, l’office du tourisme chinois, nous rencontrons Romain et Axel. Romain a habité deux ans du côté de Shanghai et Axel l’a rejoint pour un mois de voyage en Chine avant de rentrer en France. Ils nous donnent une carte du Xinjiang très détaillée et on découvre deux détours qui vont nous permettre d’éviter l’autoroute sur 600 km. Nous passons de très bons moments avec eux ainsi qu’avec Jean, un autre Français qui rentre après trois ans à Shanghai. C’est bien agréable de parler français. En plus Romain et Axel sont à l’Institut d’Etudes Politiques donc Ben peut se lancer dans son sujet favori, la politique !

Début juillet, des émeutes ont éclaté au Xinjiang, surtout à Urumqi, la capitale. D’après les Ouighours, ce sont les Chinois qui ont commencé et les Chinois, bien sûr, disent l’inverse. En tout cas, la répression a été sévère et elle continue. Des camions militaires défilent par trois dans la ville, des slogans affichés sur de grandes banderoles rouges (du style ‘Paix et harmonie’) et un mégaphone clame quelque chose, probablement d’autres slogans. Des groupes de soldats sont stationnés près des grandes places et de la mosquée, casque, bouclier et mitraillette. C’est sûr, ça impressionne. Les habitants semblent vaquer à leurs occupations comme si de rien n’était mais on ne sait pas ce qui se passe et ce qui se dit dans les cours des maisons. Deux jours après notre arrivée, nous assistons à une scène étrange. Un homme harangue un groupe dans la cour de l’hôtel. La réunion hebdomadaire des employés ? Ils s’avancent un par un pour recevoir un paquet de vêtements et un grand bâton puis ils disparaissent. On les voit bientôt revenir, habillés de noir, le bâton est en fait une matraque. L’hôtel s’est constitué une milice d’une trentaine d’hommes ! Le soir, quelqu’un leur apprend à marcher au pas puis la cour est envahie d’hommes en noir qui fument et bavardent. Où sont passées nos soirées tranquilles à boire de la bière et bavarder dehors à la fraîche ? On apprend que l’Imam de Kashgar a été forcé d’apparaître à la télé, filmé en train de distribuer des pastèques. Message aux Ouighours : ‘Collaborez avec les Han’. On se sent plutôt mal à l’aise, la loi du plus fort, ce n’est pas beau à voir.

Kashgar est connue pour sa vieille ville, ou plutôt ce qu’il en reste. D’après les Chinois, ces vieilles maisons en terre et en brique ne sont pas assez salubres ou solides et doivent être remplacées par des immeubles modernes (des cubes carrelés quoi). D’après les Ouighours, le gouvernement détruit leurs maisons pour casser leur résistance. Il parait que les gens sont souvent envoyés à l’extérieur de la ville. A Shanghai, à Pékin et dans d’autres villes, la situation est la même. Le gouvernement détruit les petites maisons traditionnelles et les gens n’ont pas les moyens de se reloger dans le même quartier. Ils doivent donc déménager et retrouver un travail ailleurs. La vieille ville nous déçoit un peu. Par rapport à la vieille ville en terre de Yazd, en Iran, les ruelles ici ont moins de charme. Les maisons sont en briques de terre cuite, recouvertes ou non de torchis. Nous nous promenons en fin d’après-midi dans les étroites ruelles. Pas de fenêtres, seules des portes basses qui donnent sur des cours intérieures. Nous aimerions bien soulever le tissu qui barre les portes ouvertes et découvrir ce qui se passe derrière. Dans les rues plus larges, des artisans s’activent. Des rangées de pain plat et de petits pains ronds, comme des bagels, s’alignent sur des étals. Des hommes martèlent de grands bols en cuivre pour leur donner forme. L’un d’entre eux fait chauffer un de ces bols qui prend une couleur suie. Puis il le plonge dans de l’eau froide et, comme par magie, le bol reprend sa couleur orangée. Un marchand essaie de nous attirer chez lui. On trouve aussi bien des tapis afghans que des shyrdaks khirghizes. De petits restaurants vendent des brochettes, souvent du mouton, et des mantes, ces gros raviolis fourrés à la viande. Ici, on découvre qu’ils sont surtout fourrés de gras, beurk. On retrouve les glaces, ‘à l’italienne’ (la forme, pas le goût) et en bâtonnets. Sylvie tente la glace aux petits pois : ‘Euh, c’est marrant, mais pas deux fois !’. Des petits ânes attelés à des charrettes en bois pleines de melons ou de pastèques attendent patiemment dans la rue. Des vendeurs proposent de grosses figues jaunes déjà épluchées empilées en rond sur de grandes feuilles vertes. Elles ont presque le même goût que les figues violettes.

L’ambiance de la vieille ville tranche avec celle des quartiers chinois. D’un côté, des petites ruelles, des maisons en brique à un étage, toute une vie grouillante dans la rue, les artisans travaillant sur le trottoir, les charrettes à âne qui circulent dans la rue. De l’autre côté, de larges avenues où circulent de silencieux scooters électriques et des taxis verts et blancs, des hauts immeubles carrelés ou aux murs de verre sombre, des petits magasins qui vendent des nouilles en sachet et des petites bouteilles d’eau. L’ambiance de la vieille ville est beaucoup plus attrayante mais rien ne vaut un magasin chinois pour faire ses courses ! Nous faisons un tour au ‘Sunday market’, une des attractions de Kashgar et nous sommes très déçus. On y vend surtout des tissus, de la vaisselle, des vêtements alors que nous nous attendions plutôt à un bazar comme celui de Tabriz (Iran) ou Osh (Khirghistan) avec les fruits, les légumes, la viande, les épices, les fruits secs … le marché de Kashgar manque de couleurs et d’odeurs ! Nous manquons malheureusement le marché au bétail. Il se tient tous les dimanches mais a parait-il été annulé. Dommage, là, ça aurait été animé !

Les derniers jours, nous prenons tous nos repas dans un petit resto pakistanais à côté de l’hôtel. On ne peut plus voir les laghman en peinture et on a du mal à commander dans les restos chinois, sauf à choisir au hasard. Chez le Pakistanais, le menu est en anglais et il parle anglais. Enfin quelqu’un qui nous comprend ! Il est arrivé ici il y a trois ans. Il a commencé par monter une société d’exportation de fruits puis, comme il s’ennuyait, il a monté un resto de kebab. Mais personne n’était attiré par les kebabs donc il a changé pour des curries pakistanais. Nous nous régalons de chapatis et curry, le tout arrosé d’un lassi (yaourt liquide) bien frais. Il est venu en Chine à cause de la situation économique peu réjouissante du Pakistan. Sa femme et ses enfants sont restés là-bas et il y retourne régulièrement. Sauf qu’en ce moment, le gouvernement a coupé les vols entre Kashgar et Islamabad donc il fait le trajet par la route. A notre arrivée à Kashgar, on nous a effectivement confirmé que l’internet et les appels internationaux étaient coupés dans tout le Xinjiang. Les rumeurs parlent de début août et début octobre mais, à mesure que les jours passent, on comprend que ce sera plutôt octobre. Grâce aux Français rencontrés à Simhana, nous nous y attendions. D’habitude, on saute sur nos emails après 10 jours de route, ça fait partie des plaisirs de l’arrivée avec la douche chaude et les bons repas. Heureusement, l’ambassade de France de Beijing accepte de relayer nos messages auprès de nos familles, au moins, nos parents ne s’inquièteront pas. Et au bout de quelques jours, on se sent plutôt libérés de ne pas avoir à consulter nos emails !

Nous dinons une dernière fois avec Dan et Krista. Ils partent deux jours plus tard mais ne savent toujours pas quelle route ils prendront. Nous le saurons dans deux mois, quand nous aurons tous retrouvé l’internet.

Publié dans Chine

Commenter cet article