La route du coton

Publié le par Sylvie

Boukhara - Samarcande ... 15/10/08 - 17/10/08 


A peine a-t-on quitté Boukhara que les douleurs aux genoux de Sylvie reviennent. Une pointe lancinante. Et on a 280 km devant nous. Ben avance le pédalier de quelques mm et la pointe disparaît. Ce sont les tendons qui encaissent mais comme la route est plate, ça ira.

Le paysage est monotone et ennuyeux: des champs de coton succèdent aux villages, pas un endroit qui n´ait été touché par l´homme. Pour nous c´est assez fatiguant. Les gens crient, sifflent, nous hèlent du bord de la route ou des champs. Les filles pouffent de rire derrière leur main et les hommes éclatent d´un gros rire gras. Au moins on fait des heureux. Dès qu´on s´arrête dans un endroit qu´on pense tranquille, on se retrouve entouré d´enfants et d´hommes qui nous parlent en ouzbèke. On fait nos étirements sous les regards curieux. Pour les pauses pipi, c´est plus dur!

La route, censée être une autoroute, est une sorte de 4 voies avec une glissière en béton au milieu. Pas de sorties à proprement parler mais des ouvertures tous les 3 ou 4 km. Résultat, voitures, vélos et carrioles à ânes roulent à contre-sens pour rejoindre la sortie la plus proche! L´état de la route varie. Parfois un tronçon tout lisse fait chanter nos roues. Mais le plus souvent, nos vélos sautent sur les bosses, les trous, les graviers. On perd de 3 à 4 km/h avec les changements de surface, c´est frustrant! Le pire sont les plaques de béton, autrefois prévues pour que les avions puissent atterrir en cas de guerre. Il y a bien longtemps, il y avait des joints ... Maintenant, la roue avant bute dans une rainure tous les 3 m. Heureusement, on a une suspension sur la fourche avant mais quelle énergie gaspillée...

Quelques rayons de soleil émaillent quand même notre route. Lors d´une pause, on s´arrête à une centaine de mètres d´une maison en construction. Flûte, nous sommes repérés. Les hommes agitent les bras, crient "tchai, tchai!". Noooon, on veut avancer et on veut être seuls!! Mais un des hommes saute du mur et accourt vers nous avec une théière et un bol! Touchés, on répond à ses questions " D´où venez-vous, où allez-vous, combien de km ...". Voilà qui fera un sujet de conversation pour la journée à ces travailleurs. Un peu plus loin, c´est un petit âne qui s´effraye. Il rue des quatre fers et voilà ses deux cavaliers par terre! Celui qui était en croupe est mort de rire, étalé par terre. Le conducteur jure comme un charretier, il s´est peut-être fait mal? Mais il est bientôt gagné par l´hilarité de son compagnon. Parfois des enfants s´amusent à nous suivre jusqu´à la sortie du village. A cheval sur le cadre de vélos trop grands pour eux, ils tiennent bien la cadence. A 22 km/h, ils sont toujours à côté de nous!

Le midi, on déjeune dans les chaïkannas, petits restos qui jalonnent la route. Au menu, soupe de légumes avec un peu de viande et beaucoup de bouts de gras (on devient experts à distinguer entre gras et pommes de terre!) et chachliks, brochettes de viande et gras (on n´y coupe pas!). Les prix ont diminué de moitié par rapport à Boukhara. Et quand on se présente pour payer, deux fois de suite, l´addition est inférieure aux prix annoncés. On tend le compte juste mais on nous rend des billets, c´est le monde à l´envers!

On se fait moins de souci qu´au début pour trouver où dormir. Pourtant, le paysage ne s´y prête pas du tout.  Les seuls endroits non habités sont trop découverts pour qu´on puisse planter la tente discrètement. Le premier soir, on dort dans un motel pour camionneurs, coincé entre des batteries de poulets et un aéroport militaire. Mais, à 7 euros la chambre, on ne se plaint pas.

Le lendemain après-midi, une Lada rouge s´arrête lors d´une de nos pauses. Après les questions d´usage, le chauffeur insiste pour nous inviter chez lui. On refuse, on n´a fait que 80 km, on aimerait en faire encore une vingtaine pour qu´il ne nous reste qu´une soixantaine de km avant d´atteindre Samarcande le lendemain. Les entrées de ville prennent toujours du temps et la nuit tombe tôt maintenant, à 18h il fait noir. Mais l´homme prend la main de Ben et la serre entre les siennes. En gros, on n´a pas le choix ...

On le retrouve 5 km plus loin dans son village. Il commence par nous inviter à manger dans une chaïkana. On s´installe sous les arbres sur une plate-forme en bois tapissée de matelas. Une dame adorable nous sert une salade de tomates et une grande assiette de viande (et de gras oui, oui!). Le boulanger nous rejoint avec deux pains chauds. Ben se débrouille en russe et on peut ainsi parler un peu de nos familles et nos métiers. Puis ils sortent la vodka et là, c´est la catastrophe. Bachtior ne tient pas du tout l´alcool, au bout de 3 bols, il bafouille et raconte n´importe quoi. Ben boit deux fois plus car le boulanger et notre hôte boivent à tour de rôle et pourtant il est frais. Sylvie est un peu inquiète et la dame du restaurant propose très gentiment qu´on dorme chez elle. Mais on a promis et, de toute façon, il est marié donc on ne craint pas grand-chose. Pour finir, il nous confie à son fils de 15 ans et disparaît toute la soirée!

Le village est un ensemble de petites fermes bâties les unes à côté des autres le long de chemins de terre. Comme chez Pahlavon et Firouza, une des pièces sert de salon-salle à manger avec table basse et matelas. Une autre pièce sert de chambre à coucher avec juste des matelas. Il y a aussi une cuisine avec gazinière. Les toilettes sont au fond du jardin. Une cabane en bois avec un trou creusé dans la terre... pas vraiment le genre d´endroit où on s´attarde avec une BD, surtout l´hiver! Quelques vaches errent dans la cour. Il y a même un petit champ de maïs qui les nourrira cet hiver. C´est l´heure de la traite, Guli, la femme de Bachtior, ramène un seau plein de lait frais. Ils le boivent chaud au petit déjeuner ou le font fermenter en yaourt. On fait les difficiles et on prétend une allergie au lait. L´odeur est trop forte pour nous!

On passe la soirée avec Guli et ses 3 enfants, une fille de 16 ans et deux fils de 15 et 9 ans. Les aînés sont assez effacés mais le petit est enthousiasmé par les vélos. On lui fait faire un tour et il est aux anges. Il nous pose plein de questions auxquelles, malheureusement, on ne comprend rien! C´est la première fois qu´ils voient des étrangers. Les voyageurs vont de Boukhara à Samarcande en bus ou en train sans s´arrêter.

C´est peut-être pour ça qu´une fois de plus, on est accueillis comme des rois. Guli et sa fille nous apportent quantité de plats: ragoût de viande et légumes, sauce à la tomate et à l´ail, cerises et abricots au sirop, yaourt, pain fait maison. On n´a pas très faim, on vient juste de manger! Et eux ne mangent pas, ils ont probablement déjà dîné. On revoit Bachtior le lendemain matin. Il a dessoûlé et est à nouveau très sympa. Toute la famille est déçue de nous voir déjà partir mais cette histoire d´enregistrement nous stresse toujours. Le boulanger nous raccompagne jusqu´à la route et en profite pour nous montrer où il travaille. De grands plateaux sont couverts de boules de pâte prêtes à être collées au mur du tandoor, un four circulaire. Au passage, on dit aussi au revoir à la gentille dame du restaurant.

Les gens ici nous semblent avoir une vie plus agréable que bien des gens en France! Ils habitent des maisons qui feraient rêver les Français. Dans les villages, ce sont des petites fermes qui leur permettent de vivre en semi-autarcie. Les hommes travaillent (Bachtior est ingénieur dans une compagnie de gaz). Les femmes restent à la maison, s´occupent de la ferme, font le pain, le yaourt, les confitures et les repas. A Boukhara, une marchande de souvenirs nous raconte qu´elle vit dans une maison de 600 m², une taille normale pour elle. Elle tombe des nues quand on lui dit que beaucoup de Français vivent dans 60 m²! La plupart des gens se plaignent quand même du coût de la vie, tout comme en France et dans tous les autres pays qu´on a traversé. Cette marchande préfère par exemple faire son pain elle-même. Sa famille consomme quatre pains par jour et à 800 soms le pain (50 cts d´euro), elle ne s´en sortirait pas. Bizarrement, les professions d´élite comme docteur ou professeur sont très mal rémunérées. Marchand de souvenirs rapporte bien plus! On en a eu la preuve quand le docteur de Boukhara nous a présenté sa note: 3 euros pour deux visites à des heures tardive et matinale!


Samarcande 18/10/08 - 20/10/08


La dernière étape est longue et les nuits raccourcissent. Il fait nuit à 18h maintenant. On avale rapidement les 100 km qui nous séparent de Samarcande. Il nous faut d’ailleurs une certaine discipline. Quand on loge chez les gens, on ne peut décemment pas partir avant 8h du matin. Dans la journée, nous nous arrêtons fréquemment pour nous étirer et boire. Et il faut encore compter la pause du déjeuner. Autant d’occasions de perdre du temps mais qui nous permettent aussi de renouveler notre énergie. Ben prend les choses en main et chronomètre : ‘une pause de 10 min toutes les heures au lieu de chaque 1/2h et pas plus d’1/2h au déjeuner’ … stakhanoviste, va ! Heureusement que le paysage est sans intérêt sinon il faudrait aussi prendre en compte les fréquents arrêts photos de Sylvie (constante source de débats) !

Nous arrivons à Samarcande à la nuit tombée. Heureusement, deux jeunes Russes à vélo nous viennent en aide et nous pilotent tant bien que mal dans la ville. Ils ne connaissent pas les noms de rue et seulement certains quartiers. On se rend compte le lendemain qu’ils nous ont fait faire un grand détour ! L’un d’eux parle anglais couramment. Il n’a que 17 ans mais ses parents l’envoient à l’institut d’anglais depuis l’âge de 9 ans. La plupart des gens ici ne parlent pas anglais mais on s’en sort grâce aux rudiments de russe de Ben. D’ailleurs on remarque que si les Ouzbeks de 30-40 ans et plus parlent couramment russe, les jeunes ne le comprennent pas du tout. Le russe ne doit plus être enseigné à l’école depuis l’indépendance.

L’hôtel nous a été recommandé par un guide rencontré à Boukhara. Nous sommes en fin de saison ce qui nous permet de négocier un bon prix. Et on se retrouve avec une chambre luxueuse : 3 lits, joliment décorée, salle de bain tout confort avec eau chaude et pression !

Le lendemain, on appelle l’agence pour les billets d’avion. Ils n’ont toujours pas acheté les billets d’avion pour Bangkok. On ne comprend pas ce qui se passe et on se sent coincé. Va-t-il falloir renoncer à finir le trajet à vélo et prendre un bus pour accélérer les choses ? On tombe maintenant sur le week-end, il faut attendre lundi. Toutes ces allées et venues nous font visiter Samarcande malgré nous. La ville est composée de deux quartiers : la partie russe, propre et agréable, aux larges rues bordées d’arbres. On se croirait d’ailleurs à Irkoutsk. L’automne est là, les arbres ont jauni et les feuilles jonchent les trottoirs. Juste comme lors de notre passage en Russie en octobre 2005. L’autre partie de la ville est le quartier asiatique : ruelles tortueuses, plaques d’égout manquantes remplacées par une branche d’arbre, petits vendeurs de rue … plus désordonné mais aussi plus spontané !

Apres quelques recherches dans les hôtels du voisinage, nous retrouvons Stéphane, rencontré à Boukhara. Nous rencontrons aussi un couple français à moto qui revient d’un périple de 15 mois qui les a mené jusqu’au Japon … L’époque des caravanes est révolue mais pas celle des voyageurs au long cours.

Le lendemain, on nous annonce un groupe de Français. On est un peu inquiets, on était bien tout seuls ! Notre tranquillité est définitivement troublée mais pour notre plus grand bonheur. C’est un groupe de 6, retraités pour la plupart mais dynamiques, drôles et généreux. On passe une journée en leur compagnie et on en sort regonflé a bloc. Ils ont beaucoup voyagé et nous parlent de la Patagonie, du Khirghistan … de l’Antarctique où ils prévoient d’aller l’an prochain … On espère qu’on sera aussi énergiques à leur âge ! On a aussi une surprise. L’un d’eux (le seul non-retraité !) passe à La Jarrie, le village de Sylvie, la semaine suivante pour son travail ! Sa visite fait très plaisir aux parents de Sylvie.

Samarcande est réputée dans le monde entier mais l’architecture d’Ispahan et le sanctuaire de Mashhad nous ont tellement émerveillé que beaucoup de monuments pâlissent en comparaison. Et puis on commence à être blasé par les coupoles bleues et les mosaïques …

Deux monuments retiennent malgré tout notre attention : le Régistan bien sûr, avec son triptyque de mosquées, deux se faisant face, la troisième fermant l’ensemble ; et le Shah-i-Zinde, un ensemble de mausolées richement décorés de carreaux de faïence et d’or. Ne serait-ce que pour eux, Samarcande vaut le déplacement !

La veille du départ, nous dînons avec Stéphane et un couple suisse. A chaque fois qu’on se quitte, on se donne rendez-vous à la ville suivante mais on n’est jamais sûr de se revoir !

 

Publié dans Ouzbekistan

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