Entre dictature et mégalomanie, des gens bien sympathiques

Publié le par Sylvie

Sarakhs - Turkmenabat ... 01/10-05/10


Nous nous présentons à 8h à la frontière iranienne mais ils n´ouvrent qu´1h après. C´est jour férié, les douaniers font peut-être la grasse matinée. On pensait que ce serait rapide mais on reste coincés pendant 2h! Le douanier empile les passeports des gens suivants sur les nôtres. Quand c´est enfin notre tour, il regarde chacun d´entre nous longuement avant de nous tendre notre passeport. Sur la photo,  Ben a les cheveux courts et il est rasé. Rien à voir avec ses mèches blondes de surfeur et sa barbe!

Sur le pont qui traverse la rivière flottent les drapeaux iraniens et turkmène. Sylvie passe la bannière iranienne et enlève son écharpe avec un cri de triomphe et de soulagement, c´est fini!

Côté turkmène, on est accueillis par deux jeunes soldats qui font leur service militaire. Ils sont relax, s´amusent avec leur chien qui est censé renifler les camions. Le poste de douane est rudimentaire, une pièce aux murs blanc sale et au sol bétonné. On y imaginerait facilement des prisonniers soumis à la torture par le régime communiste il y a 50 ans. Heureusement, on nous demande juste de signer à 3 endroits, payer 13$ (on ne reçoit un reçu que de 10$!), et passer toutes nos sacoches aux rayons X. On pourrait être libres en 15 min mais la lenteur administrative fait qu´on n´est libéré que 2h plus tard. On ne se plaint pas, certains cyclistes ont mis 6h, avec fouille des sacoches.

Une fois sortis, on se retrouve face à une grande plaine aride ... Bienvenue au Turkménistan! Pas de pancarte, on se débrouille pour rejoindre Sarahs, la ville frontière. Maisons éparpillées au milieu du désert, on ressent une impression d´arbitraire: pourquoi un village ici, au milieu de nulle part ? Pour ceux qui ont vu le film Central Station, imaginez le village à la fin!

Jean-Marc et Olivier nous quittent, ils vont tenter la traversée complète du Turkménistan (550km en 5 jours dont 1 bien entamé puisqu´il est déjà 14h00 lorsque nous sortons du poste frontière). Sylvie s´est fait mal aux genoux sur la route de Sarakhs donc on compte prendre un bus pour Mary, à 180km. Plus vite dit que fait, il n´y a que des taxis! Les chauffeurs sont optimistes "Ça tient, no problem!". Mais on ne se voit pas se séparer en 2 voitures et de toute façon, les vélos ne rentrent pas dans les voitures. Finalement, un des chauffeurs revient avec un collègue et son mini-van, nickel! Coût de l´opération 70$ (dont 10 dans la poche du rabatteur, c´est très très cher mais nous n´avons pas le choix) mais tout tient vélos, remorque, sacoches et cyclistes.

La route est en mauvais état, le chauffeur freine souvent pour contourner des trous, ça promet! On passe de nombreux champs de coton, responsables de l´assèchement de la mer d´Aral. L´hôtel à Mary est bon marché (2$ la nuit) mais plutôt inconfortable: pas de douche, les toilettes empestent (pas d´eau), les sommiers en fer sont déformés, une couverture fait office de matelas, les draps sont sales, et la nourriture est infâme. Bienvenue au Turkménistan!

Heureusement, on rencontre un jeune couple turkmène très sympa. Ils ne parlent pas anglais mais on se comprend par signes. Ils nous offrent une grande assiette de bonbons et de biscuits. Ça nous remonte le moral, surtout Sylvie qui rêvait d´une douche!

On se met en route le lendemain matin, en route pour la traversée du désert.

La ville de Mary est étrange, de larges avenues quasiment vides, les immeubles sont espacés et ne font pas plus de deux étages ... Comme une ville trop grande pour sa population. On se croirait à Disneyland quand on passe les bâtiments publics. Le théâtre est extravagant comparé aux habitations: colonnes blanches, perron de marbre, une architecture qui semble empruntée à un autre pays, une autre époque.

Les femmes se promènent en robes longues colorées et fluides. Certaines portent un foulard mais comme on porterait un chapeau, un accessoire de mode. On est soulagé de ne plus voir ces voiles noirs, fini l´atmosphère oppressante!
Pause courses 30 km plus loin à Bayram Ali. Cris de joie, on a trouvé un magasin... Quasiment vide! Ben ressort avec 2 boîtes de sardines, un paquet de spaghetti et deux paquets de pyrianiki (gros biscuits). Un peu plus loin, on trouve une boulangerie. La queue est longue mais une dame nous demande combien on veut de pain. "1 seulement!". La voilà qui bouscule tout le monde et on a un pain tout chaud avant tout le monde.

On fonce à Merv, une vieille ville en terre. Notre pique-nique sur le parking tourne au cauchemar. Des nuées de gamins s´abattent sur nous, touchent aux vélos, posent des questions, crient, prennent des photos. On repart, Ben tenant la boîte de sardines ouverte d´une main, le guidon de l´autre. On finit de pique-niquer assis sur les vélos au bord de la route... Vivement le désert! Il ne reste pas grand chose de Merv, autrefois une cité prospère mais souvent détruite par des voisins jaloux.Cela reste neanmoins un très beau site.

A Bairam Ali, alors qu´on s´arrête pour acheter de l´eau, un vieil homme s´arrête derrière nous. Sa camionnette est remplie de pastèques et il insiste pour nous en donner une. On lui fait signe qu´à vélo, c´est trop lourd. Il ne se laisse pas démonter, sort un couteau et nous voilà devant une pastèque rouge et juteuse! Un peu plus loin, alors qu´on roule, une voiture ralentit à notre hauteur et un homme tend un grand pain chaud et croustillant à Ben, mmmm...

Nous voilà enfin dans le désert, un décor qui va nous accompagner lors des trois prochains jours. Des dunes de sable s´étendent à perte de vue, des arbustes rabougris s´y aggripent désespérément. Le vent souffle du nord, travers pour nous qui roulons nord-est. Combiné avec une succession continue de montées et descentes, on ne fait encore que du 15km/h. Des villages sont construits tous les 40-60km mais en retrait de la route, on ne les traverse pas. Une voie ferrée longe la route, plusieurs trains de marchandises passent, plate-formes transportant du charbon on dirait. On passe la nuit dans un petit café. On a demandé auparavant aux douaniers d´un poste de police si on pouvait planter la tente à côté (quoi de mieux pour la sécurité?). Ils nous ont réclamé 200$, pour la surveillance des vélos soit-disant! Bon, c´est fini les policiers honnêtes et sympathiques de Turquie et d´Iran. On est en ex-URSS ici! On pourrait planter la tente dans les dunes mais on peine à pousser les vélos dans le sable. Finalement on dîne dans un petit café qui ne paye pas de mine. Il n´y a que des hommes, des mécanos et des chauffeurs routier et Sylvie stresse un peu. Mais ils sont super sympas et acceptent sans problème qu´on plante la tente sur la terrasse.

On reprend la route le lendemain matin. On s´est mis dans le rythme. La monotonie du paysage est relaxante. Ici, personne ne crie sur le bord de la route pour qu´on s´arrête, il y a peu de traffic, personne ne nous prend en photo ni ne nous demande d´où on vient. On a une paix royale! Le ciel est d´un bleu éclatant. Peu de circulation donc de l´air pur...

A midi, on s´arrête dans un café tenu par une famille. Les 3 filles font la lessive, la mère cuisine et le fils fait le service. On n´a pas vu le père. On dévore de délicieux raviolis fumants à la viande et aux oignons. On fait un plein d´eau car avant Repetek, 60km plus loin, il n´y a rien.

Au moment de repartir, Sylvie s´aperçoit que son câble de dérailleur arrière est à moitié sectionné. Ce matin, deux torons avaient lâché, on pensait que ça s´arrêterait là. Ben est catastrophé: "C´est fini, on peut dire adieu à la traversée du Turkménistan!". On est toujours sous pression à cause du temps limite du visa. Sylvie tente de le rassurer, sans effet. Finalement, Ben change le câble facilement. On met une heure parce qu´un des torons reste coincé et on doit raccourcir un peu la gaine pour le sortir et passer le nouveau câble. Un camionneur nous donne un peu de graisse et on est prêts à repartir. Du coup Sylvie a eu le temps de laisser un mot dans le livre d´or. Il n´y a que des messages de cyclistes, tous les autres voyageurs passent comme des flèches en bus ou en taxi. Ils ne savent pas ce qu´ils ratent!

Il nous manque une heure le soir pour arriver à temps à Repetek, à seulement 7km de là. L´heure du câble... Le soleil est couché. Ne voulant pas rouler de nuit, on arrête un des camions qui travaillent sur la route. On dirait des jouets avec leur couleur vert grenouille et leur benne haut perchée. Le chauffeur est content de nous aider. Il monte dans la benne et attrape à bout de bras vélos, remorques et sacoches. Dès qu´il redémarre, on échange un regard inquiet: il semblerait que seul son siège soit monté sur suspensions. Le camion encaisse durement les chocs, on souffre pour nos vélos mais pas de mauvaise surprise à l´arrivée.

Le patron du café a l´habitude des cyclistes. Il nous invite à rentrer les vélos sur la terrasse. On évite ainsi les regards curieux de la trentaine de camionneurs attablés. Nous, un peu moins, mais on trouve une plate-forme en bois un peu à l´écart et à part quelques curieux, on est tranquilles. Quelqu´un nous amène même deux tasses de café. Peut-être pour excuser le gars bourré qui nous a répété au moins 50 fois que Turkménabat est à 60km... Le patron nous propose de dormir sur la plate-forme, c´est plutôt confortable. Réveil en fanfare à 6h du matin avec de la musique pop, on reconnait avec nostalgie des chansons turques et iraniennes, nous voilà de bonne humeur.

Dernière partie du désert, on est un peu tristes, c´est déjà fini. On avance en chantant toutes les chansons françaises dont on peut se souvenir. C´est décidé, dès qu´on peut, on installe des mini hauts-parleurs sur le vélo! L´entrée dans Turkménabat dure 15 longs km. La route est en mauvais état et les bâtiments des banlieues font pitié avec leurs façades sales et décrépites.

Le choix d´hôtels est très restreint et, comme dit Ben, c´est de l´arnaque officialisée. Le réceptionniste sort la feuille des tarifs (fixés par le gouvernement), une colonne pour les Turkmènes et une pour les étrangers: 5$ contre 20$ pour un lit dans un dortoir de 3. Certains jours, on regrette vraiment que les locaux ne voyagent pas pour savoir ce que ça fait de se faire avoir. Après d´âpres négociations, Ben réussit à nous obtenir deux lits dans un hôtel tout neuf. Sylvie aurait claqué la porte depuis longtemps!

Pour tromper l´attente, elle garde un œil sur les vélos.  Une bande d´enfants s´approchent mais ceux-là sont différents. Les plus grands empêchent les petits d´y toucher et leur expliquent le fonctionnement. Sylvie se détend et entame la conversation. Les deux aînés ont treize ans et semblent symboliser la mixité ethnique du pays. Murat est grand et posé, cheveux noirs et peau mate, tandis que son ami Sergeï, un petit blondinet, est un vrai vif-argent. Poliment, ils posent toutes sortes de questions dans un anglais hésitant, ils parlent mieux que la plupart des Turkmènes qu´on a rencontré! Gentiment ils nous aident à rentrer les vélos dans l´hôtel, si tous les enfants étaient comme eux!

Manque de chance, l´eau ne fonctionne pas dans notre chambre. On loge dans un dortoir de 3. Au lieu de nous donner une chambre double pour le même prix, ils préfèrent ouvrir une autre chambre pour qu´on puisse se doucher. On salit deux chambres mais on suppose qu´ils craignent trop le gouvernement pour dévier des procédures. On laisse une montagne de sable dans la baignoire, c´est d´ailleurs la première fois qu´un jus noir s´écoule quand on se douche... 6 jours sans douche, hum! Et maintenant, un vrai repas enfin! Mais les prix sont relativement élevés et ils veulent même nous facturer du sucre! C´est bien parce qu´on avait besoin d´une douche qu´on s´est arrêtés.

Départ sans regrets le lendemain matin. Heureusement qu´on a croisé plein de gens sympas sur notre route, on garde un très bon souvenir du Turkménistan et des Turkmènes ...

On a aussi repoussé nos limites. Il y a un an, cette traversée était un gros point d´interrogation, on pensait même prendre un bus! Il y a quelques mois, on stressait quand il n´y avait pas de villages tous les 20km. Et finalement, on a découvert que ce n´était pas si difficile de rouler 60 km sans village... Sylvie a aussi découvert qu´elle pouvait se passer de douche pendant 6 jours. Mais elle trouve que c´est plus difficile que transporter de l´eau pour 60 km!

Publié dans Turkmenistan

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